Pour les « ennemis de la valeur »

Pour faire sens, l’idée de valeur requiert l’établissement d’un périmètre, à la fois sémiotique et politique, permettant de désigner un espace vertueux au sein duquel cette chose appelée valeur serait créée et entretenue, espace séparé d’une périphérie qui le menacerait : menace de dilapidation, diminution, extinction, ou destruction de la valeur. L’enquête de Giacomo Todeschini sur les « ennemis de la valeur », c’est-à-dire sur la généalogie morale des catégories de la bonne conduite économique, apporte une contribution déterminante à l’élucidation de ce régime de signification.[1] Mais elle appelle aussi un questionnement actuel, en un temps où le sens de la bonne conduite économique est entièrement, ou presque, contrôlé par une certaine imagination financière : celle du « retour sur investissement » et de la « création de valeur ».[2] Quels sont aujourd’hui les « ennemis de la valeur », les équivalents de ces bêtes, plaies et infections (par exemple les pauvres, les femmes, les juifs) qui menaçaient la santé du « corps économique » au temps de la formation du langage médiéval de la valeur ? En voici quelques-uns, puisés dans les imaginaires de la finance contemporaine à plusieurs niveaux de la hiérarchie sociale.[3]

En commençant par le plus bas : s’il existe bien un lieu où opèrent efficacement les métaphores d’un domaine vertueux de la valeur autour duquel il faudrait élever des remparts pour ainsi le protéger d’une menace de déprédation, c’est celui de la « crise migratoire », phénomène dont le nom courant met déjà en évidence le syndrome sémiotique dont il est question ici. Penser la menace migratoire avec la terminologie de l’économie (les migrants comme un « passif », comme un « coût » supplémentaire que devrait supporter une déjà fragile « économie nationale ») contribue certainement à un endossement d’une vielle rhétorique de la valeur : celle du pauvre, de l’étranger, et surtout de l’étranger pauvre comme une infiltration dangereuse au sein de l’espace de la richesse. Mais cette rhétorique apparait encore plus efficacement dans son double vertueux : celle des migrants comme « richesse », comme « valeur ajoutée », voire comme « actif » au sens comptable du terme, c’est-à-dire comme « capital » à cultiver. Dans une campagne initiée en novembre 2014, la Cimade (un organisme de soutien en France aux personnes migrantes, réfugiées, demandeuses d’asile ou étrangères en situation irrégulière) s’empare ainsi, par exemple, de la notion de « valeur ajoutée » pour combattre l’idée selon laquelle l’immigration représenterait un problème et une menace.[4] Sans pousser pour autant l’argument économique d’une « immigration choisie » (c’est-à-dire, basée sur un tri effectif entre « asset » et « liability ») cet usage bienveillant de la métaphore du capital témoigne bien de l’emprise d’une cosmologie financière dans laquelle l’acceptation ou la répudiation des personnes relèverait d’un principe d’investissement et de « création de valeur ».

D’autres « ennemis de la valeur », bien signalés dans les débats actuels sur la nécessaire prévoyance économique face à ce qu’il est souvent convenu d’appeler un futur incertain, sont les brutes incapables de penser, par ignorance ou frivolité, l’argent de manière responsable. C’est l’importance croissante de la « financial literacy » qui donne le ton. Divers programmes pédagogiques, destinés aux adultes aussi bien qu’aux enfants, visent en effet à transformer ces ennemis en amis. Il faut pour cela qu’ils finissent par comprendre la centralité de l’acte de responsabilité économique par excellente : non plus l’« épargne », mais l’« investissement ». La clé qui ouvre la voie de cette compréhension est la réalisation du fait que l’argent appelle l’argent. Mais il le fait uniquement quand on consent à une certaine forme de « sacrifice » bien plus maligne que celle qui consiste à en mettre de côté pour l’avenir : le placer, l’investir, en délégant à l’industrie financière le soin de l’insérer dans les circuits de la rentabilisation. En France, L’Institut pour l’éducation financière du public (IEFP), une association d’intérêt général soutenue par les autorités bancaires et l’industrie financière, veille à cette prise de conscience. « Préparer sa retraite » apparait comme un chantier particulièrement marquant, justifié par le fait qu’une viabilité de la vie au-delà du travail rémunéré passe aujourd’hui par une responsabilisation individuelle et une culture de la valeur.[5] On pourra noter parmi les éléments d’une telle culture, par exemple, le recours à l’« investissement locatif » : obtenir un crédit pour acheter un appartement, le mettre en location et rembourser le crédit avec l’argent du locataire, pour s’assurer ainsi un « futur » grâce, du coup, à cet ignorant utile qui n’a pas encore compris qu’être locataire était une forme irresponsable de dilapidation.

Mais il n’y a pas que le « pauvre » qui peut venir nourrir la position rhétorique d’un ennemi de la valeur. Le « riche » le fait très bien aussi. Mais il faut alors que ce riche soit un riche typiquement non méritant, un riche dont la fortune est produite par son maniement de l’art funeste de la spéculation. Ce concept, « spéculation », est souvent assimilé à celui de « finance », mais souvent aussi, paradoxalement, opposé à d’autres concepts parfaitement alignés sur une vision financière des choses : « investissement », « financement de l’économie », « banque de crédit ».  Il acquiert en effet d’avantage de sens, dans le discours critique aussi bien que dans la langue vernaculaire de l’analyse financière, quand il est rapproché de celui d’une « finance mauvaise », négation d’une véritable « création de valeur », et opposé à celui d’une « bonne finance », capable de prendre en compte la « valeur fondamentale » des choses, c’est-à-dire, surtout, le « futur ». C’est ainsi qu’un certain nombre d’économistes (et, partant, de professionnels de la finance) appellent de leur vœux une séparation entre « banques de crédit » et « banques de marché » , c’est-à-dire, en gros, entre « investissement » et « spéculation », entre « bonne finance » et « mauvaise finance » (entre les amis et les ennemis de la vraie valeur), pour éviter notamment que le vice de la seconde vienne intoxiquer, par le truchement d’une néfaste « risque systémique », la vertu de la première.[6] Comme si le confinement du jeu marchand (« casino finance ») devenait l’antidote idoine contre l’empoisonnement d’un système bancaire dont l’art financier serait « au service de l’économie réelle ». Pour cela, rajoute-t-on, il faut que la vertu des régulateurs en charge de la surveillance des banques soit garantie par le fait qu’il s’agisse de fonctionnaires sans « conflits d’intérêts », c’est-à-dire, n’ayant pas été corrompus au contact de l’argent de la « mauvaise finance ».

Plus haut encore dans la hiérarchie financière, aux confins d’une finance dite « globalisée », on retrouve aisément le nouveau visage du vieux phantasme d’une intoxication à la fois sémitique et asiatique de la valeur. C’est souvent un visage chinois. La Chine est en effet unanimement présentée comme la Terre Promise de la richesse financière. Une banque d’investissement qui se vaille ferait clairement pitié sans son lot d’« expats » à Shanghai, aptes à tisser des liens prometteurs, à courtiser les autorités locales et à s’imbiber de « diversité culturelle ». Une école de commerce occidentale sans un campus en Chine, c’est comme un jardin sans fleurs. Mais la Chine est simultanément signalée comme la Grande Menace, menace sur « nos économies » dont elle viendrait pomper les sucs vitaux, si ce n’est les empoisonner. Le jeu de métaphores aux relents antisémites est fort, mais bel et bien présent, par exemple, dans l’usage renouvelé de la notion de « vampire » : c’est ainsi que des journalistes critiques l’utiliseront, en France, sans scrupules visibles, pour se référer à une Chine qui « aspire à elle toutes les richesses ».[7] Voilà ainsi une finance chinoise habile et sibylline dans l’art de l’argent, mais étrangère aux règles d’une « création de valeur » loyale et rationnelle, des règles qui permettraient à tout investisseur d’accéder à cette valeur en la mesurant avec des méthodes « universelles », valeur malheureusement confinée dans la trame inaccessible d’un appareil d’ententes politiques, tantôt « communiste », tantôt tout simplement « chinois ». En Europe comme aux États-Unis, c’est bien la Chine qui vient nourrir de manière retentissante la rhétorique géopolitique de l’ennemi, mais toujours, systématiquement, sous fond de « guerre financière ».

Voici donc quelques pistes pour retrouver les traces actuelles de ces « ennemis de la valeur » que Giacomo Todeschini s’efforce d’élucider dans son enquête sur l’imagination de la vertu économique. Qu’en faire ? Il s’agit bien évidemment d’en affranchir la critique de la finance. Et donc de s’affranchir d’une notion de « création de valeur » dont l’inflation ne fait que précipiter le terrain de la confrontation ou l’entente politique vers celui d’une manière essentiellement financière de voir les choses.

 

[1] Voir notamment : Giacomo Todeschini, 2015, Au pays des sans-nom. Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, Éditions Verdier [https://editions-verdier.fr/livre/au-pays-des-sans-nom/] ; Giacomo Todeschini, 2017, Les Marchands et le Temple. La société chrétienne et le cercle vertueux de la richesse du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, Albin Michel [https://www.albin-michel.fr/ouvrages/les-marchands-et-le-temple-9782226324191].

[2] Voir : Fabian Muniesa, 2017, « On the political vernaculars of value creation », Science as Culture, 26(4), 445-454 [https://doi.org/10.1080/09505431.2017.1354847] ; Fabian Muniesa et al., 2017, Capitalization : A Cultural Guide, Paris, Presses des Mines [https://www.pressesdesmines.com/produit/capitalization/].

[3] Ce texte résume les propos tenus dans le cadre de la séance sur « Les modèles économiques de la valeur et leurs langages du Moyen Âge à nos jours » (Giacomo Todeschini et Fabian Muniesa), du séminaire interdisciplinaire d’histoire économique de Lyon (CIHAM-HiSoMA-IAO-LARHRA-Triangle), le 8 novembre 2018 [https://sihe.hypotheses.org/701]. Merci à Diane Delaurens pour son aimable relecture.

[4] Sur cette campagne, voir : La Cimade, 2014, « Valeur ajoutée, le manifeste de La Cimade » [https://blogs.mediapart.fr/la-cimade/blog/201114/valeur-ajoutee-le-manifeste-de-la-cimade] ; 2015, « En France, l’étranger n’est ni un problème ni une menace », [https://www.lacimade.org/en-france-l-etranger-n-est-ni-un-probleme-ni-une-menace/].

[5] Voir : La finance pour tous, 2012, « Préparer sa retraite » [https://www.lafinancepourtous.com/pratique/retraite/preparer-son-depart-a-la-retraite/preparer-sa-retraite/].

[6] Voir : Laurence Scialom, 2012, « La réforme de la structure des banques : un enjeu démocratique majeur » [http://tnova.fr/notes/la-reforme-de-la-structure-des-banques-un-enjeu-democratique-majeur] ; Gaël Giraud, et Laurence Scialom, 2013, « Pour une réforme bancaire plus ambitieuse : vous avez dit Liikanen ? Chiche ! » [http://tnova.fr/etudes/pour-une-reforme-bancaire-plus-ambitieuse-vous-avez-dit-liikanen-chiche].

[7] Philippe Cohen et Luc Richard, 2010, Le Vampire du Milieu. Comment la Chine nous dicte sa loi, Paris, Fayard [https://www.fayard.fr/sciences-humaines/le-vampire-du-milieu-9782842059859].

More on #10YearsOn

#10YearsOn is trending, and journalists are on the lookout for astute input on the causes and consequences of the financial crisis of 2008, on how effective or not where the regulatory responses, and on how this may happen again or not. Has anybody been given enough pause for thought, though, on the very terms in which this crisis makes sense as a crisis? Here is a quick translation from the French of Fabian Muniesa’s answers to the questions emailed by a journalist for an interview piece on the crisis for the French newspaper “Le 1” (September 19, 2018). Arguments intensively and extensively borrowed from Horacio Ortiz (here, here and here):

What led to the crisis, 10 years ago?

This is an eminently sociological question. The crisis of 2008 was the result of the spread of a series of financial practices that corresponded, at the same time, to a model of society: a North-American culture of access to ownership and indebtedness, with credit dealers encouraged by financial institutions that would buy the risks of their bad loans, hedging these by redistributing them into secured investment products, products that were, in turn, purchased by banking institutions everywhere in the world to provide a return to their customers. Emphasis is often put on the vicious, even criminal, dimension of the system that caused the crisis. But it was actually prompted, principally, by finance’s more virtuous function: that of providing reliable return to investors, low if the risk is moderate, high if the risk is significant, with so-called sophisticated investors accepting higher risk because they know, being in fact skillful financiers, how to cover it and turn it into profit. The crisis is never presented as a real breakdown of this system. It is rather decoded in the terms of this financial way of seeing things: that is, in terms of financiers not being skillful enough, of investors losing confidence because of a temporarily incorrect assessment of the true value of financial assets, and of bankers not having enough secured funds to deal with the ups and downs of the situation.

And the consequences?

Financial institutions having entered this game found themselves in trouble. Some went bankrupt; most were helped by governments attentive to the so-called vital role for the economy of these institutions. There were also difficulties, of course, but not of the same nature, for indebted households which, particularly in the United States and in some European countries, found themselves in an alarmingly precarious situation. Institutional customers of these establishments also found themselves in trouble, including some public institutions, such as municipalities. The crisis then moved into what was called the sovereign debt crisis, notably in Europe, with the requirement for states to develop austerity policies to again become attractive in the eyes of investors. The main effect of this was the development, particularly in the United States and Europe, a climate of social protest and political confiscation.

Were the responses effective?

The regulatory measures were oriented, to a very large extent, by a strictly financial vision of the world. They were mostly about reassuring investors, on the one hand, as the motto goes in these milieus, ensuring a better quality of information in markets and a better readability of the risks, and then, on the other hand, about protecting banks, checking the strength of their funds and ensuring they do not put themselves in too dangerous situations. This can possibly work fine in order to control a crisis, in the sense of preventing or tempering difficulties for the banks. But this is certainly not about questioning the power of finance.

Many people have the feeling that, despite the crisis, nothing has changed in finance. Are their views justified?

People have this feeling because they are not stupid. That feeling shows, moreover, that the problem is not with the crisis: it is with finance altogether, even when there is no crisis. But unfortunately there is not a socially clear and politically audible discourse to actually turn this feeling into something positive. Choosing between criminalizing the wealthy elites, raising walls around national capital, or fomenting a progressive entrepreneurial spirit, leaves the heart of the financial paradigm intact. The crisis could be have offered an opportunity to imagine different forms of organization for the distribution of money in society: public deposit banks, democratic control of credit, development of a fiscal currency, in short, anything other than the antiphon of restoring investors’ confidence.

Can the crisis happen again?

Yes, certainly. The chains that connect the dots in the financial complex are still there. And the paradigm that justifies the functioning of this complex is still there too. But the question to be asked is what is the problem when the system goes well, without a so-called crisis. Huge investment banks, who are given almost exclusively the task of distributing money in society, do so following criteria of return and security that stand as most legitimate. Buying financial products based on mortgage loans that allow the lower classes of the first world economy to buy real estate is still considered, today, as more interesting ans safe than, say, investing in the infrastructures of a country torn by civil war or than financing the public debt of a state striving to develop its public services. That’s not quite reassuring for investors, right? Unless the so-called risk is compensated by higher return. And that is the problem, don’t you think?

Crise : questions d’usage

Les réponses complètes de Fabian Muniesa aux questions posées par le journaliste pour un dossier de l’hebdomadaire “Le 1” (19 septembre 2018) :

Pourquoi la crise a-t-elle éclaté il y a dix ans ? Quelles en ont été les principales causes nationales (américaines) et internationales ?

La question est éminemment sociologique. La crise de 2008 était le résultat de la diffusion d’une série de pratiques financières qui correspondaient, en même temps, à un modèle de société. Une culture nord-américaine de l’accès à la propriété et de l’endettement, avec des marchands de crédit n’hésitant pas à proposer des prêts qui risquaient de ne pas être remboursés, encouragés comme il l’étaient par des établissements financiers capables de couvrir ces risques en les redistribuant à leur tour dans des produits d’investissement sécurisés, produits qui étaient, du coup, achetés par des institutions bancaires un peu partout dans le monde pour assurer une rentabilité convenable à leurs clients. On insiste souvent sur la dimension vicieuse, voire criminelle, du système qui a provoqué la crise. Mais celle-ci était en réalité aussi causée, principalement, par ce que la finance propose de plus vertueux : des produits qui assurent à l’investisseur des rentabilités fiables, faibles si le risque pris est modéré, élevées si le risque est important, les investisseurs dits sophistiqués acceptant les risques car ils savent, étant en fait des banquiers, comment les couvrir et les transformer en profit. La crise ne s’est jamais présentée comme une véritable rupture de ce système. Elle a plutôt été décodée dans les termes propres à cette manière financière de voir les choses : c’est-à-dire en termes d’investisseurs ayant perdu confiance en raison d’une appréciation temporairement erronée de la vraie valeur des actifs financiers, et de banquiers n’ayant pas suffisamment de fonds sécurisés pour faire face aux aléas.

Quels ont été ses principaux effets aux États-Unis et dans le reste du monde ?

Les établissements financiers ayant entré dans ce jeu se sont retrouvés en difficulté. Certains ont fait faillite, la plupart ont été aidés par des gouvernements sensibilisés au caractère soi-disant vital pour l’économie de ces établissements. Difficultés aussi, bien sûr, mais pas de la même nature, pour les ménages endettés qui, notamment aux États-Unis et dans certains pays d’Europe, se sont retrouvés dans des situations de précarité alarmante. Les clients institutionnels de ces établissements se sont également retrouvés en difficulté, certains étant des institutions publiques, comme des municipalités. La crise s’est ensuite déplacée vers ce qu’on a appelé parfois crise de la dette souveraine, notamment en Europe, avec l’exigence pour les états de développer des politiques d’austérité pour redevenir attractifs aux yeux des investisseurs. L’effet principal de tout cela a été le développement, notamment aux États-Unis et en Europe, d’un climat de contestation sociale et de confiscation politique.

Quelles principales mesures ont été prises pour conjurer cette crise ? Quelle a été l’efficacité des mesures prises par l’administration Obama ? Et celles prises au niveau du G7 et des Européens ? Dix ans plus tard, les « garde-fous » mis en place après la crise fonctionnent-ils ?

Les mesures prises par les états et les organismes de régulation bancaire ont été orientées, dans une très large mesure, par une vision proprement financière du monde. Il s’est agi notamment, d’une part, de rassurer les investisseurs, comme on dit dans ces milieux, en veillant à une meilleure qualité de l’information sur les marchés et une meilleure lisibilité des risques, puis, d’autre part, de protéger les banques, en vérifiant la solidité de leurs fonds et en s’assurant qu’elles ne se mettent pas trop en danger. Cela peut éventuellement marcher pour maîtriser une crise, dans le sens de prévenir ou tempérer une mise en difficulté des banques. Mais cela n’a certainement rien d’une mise en question du pouvoir de la finance.

Beaucoup de gens ont le sentiment que « malgré la crise, rien n’a changé dans la finance », fondamentalement, depuis dix ans. Ce sentiment est-il justifié ? En termes de régulation, y a-t-il eu des manquements importants dans les mesures prises il y a dix ans par les grandes instances internationales (Etats, organisations économiques) ?

Les gens ont ce sentiment parce qu’ils ne sont pas bêtes. Ce sentiment montre bien, en plus, que le problème ce n’est pas la crise : c’est la finance, même quand elle n’est pas en crise. Mais il n’existe malheureusement pas un discours socialement clair et politiquement audible permettant effectivement de transformer ce sentiment en quelque chose de positif.  Il ne peut se réfugier que dans des discours politiques qui, entre criminaliser les élites aisées, élever des remparts autour d’un capital national, ou fomenter un entrepreneuriat progressiste et solidaire, laissent le cœur du paradigme financier intact. La crise aurait pu être l’occasion d’imaginer des formes différentes d’organisation de la distribution de l’argent dans la société : banque publique de dépôt, contrôle démocratique du crédit, développement d’une monnaie fiscale, bref, autre chose que l’antienne de la restauration de la confiance des investisseurs.

Cette crise peut-elle se reproduire ? Si oui pourquoi et à quelles conditions ?

Oui, une crise comme celle de 2008 peut très bien se reproduire. Les chaînes qui connectent plusieurs points sensibles du complexe financier sont toujours là. Et le paradigme qui justifie le fonctionnement de ce complexe, aussi. Mais il faut aussi s’interroger sur ce qui ne va pas quand ce complexe est censé aller bien, sans crise. D’immenses banques d’investissements, auxquelles revient presque entièrement la tâche de distribuer l’argent dans la société, le font en fonction de critères de rentabilité et de sécurité qui apparaissent comme étant tout à fait légitimes. Acheter des produits financiers basés sur des créances hypothécaires, permettant donc aux populations modestes de la première économie du monde d’accéder à la propriété immobilière, était ainsi jugé, avant comme après 2008, plus sûr et intéressant que, par exemple, investir dans les infrastructures d’un pays ravagé par une guerre civile, ou financer la dette d’un état qui souhaite développer le service publique : bien peu rassurant pour les investisseurs, à moins que le risque soit compensé par une forte rentabilité. C’est un problème, non ?

More About (Or Rather Against) Value

After the resounding success of Capitalization: A Cultural Guide, the author of The Provoked Economy (this one) is now confronting alone (*gasp*) the task of developing a book-length critique of value. A snippet of this project is available in a short essay titled “On the political vernaculars of value creation”. More on this to come! Preferred keywords so far: asset condition, metaphor of capital, economic cosmology, enemies of value.

Business Schools in the Performative Medium

The major assignment on the performativity of business schools that the project once known as The Provoked Economy had left pending is now concluded. In “Twilight in the Leadership Playground: Subrealism and the Training of the Business Self”, an investigation carried out with Javier Lezaun, the elements of infantilism and decisionism present in the ethos of elevation found in experiential methods of leadership training are examined, and linked to the moral and political limits of Surrealism. “Grappling with the Performative Condition” is a short essay in which the moral tensions of the ideology of business performance are further explored. The anthropological nature of such tensions are studies with reference to an ethnography of the case method in “The Live Act of Business and the Culture of Realization”, an article that explicitly targets the performative ideals of reality that are implied in the repertoire of case-based pedagogy in business training. In “Business Schools, the Anxiety of Finance, and the Order of the ‘Middle-Tier”, an ethnographic study carried out with Horacio Ortiz,  financial imagination is signaled a the prime vehicle for the establishment of the order of business schools. And, finally, in “Setting the Habit of Capitalization: The Pedagogy of Earning Power at the Harvard Business School, 1920-1940”, a historical perspective is given on the origins of experiential financial pedagogy in business schools. Together, these studies provide the key (or at least one key) to the disturbing reality of business school reality.

Crappy Review

Another review of The Provoked Economy just discovered in the journal Oeconomia, by Nicolas Brisset, who seems to want to join the chorus of reviewers (Bruno Ambroise here and Dan Hirschman here) that decided what to expect from the book before reading it (something about the performativity “of economics”, something on Austin, eventually something à la Callon), did not find it there and then complained. Well, for the “of economics” part Brisset does the job rather brilliantly, since he combines the commentary with a review of Enacting Dismal Science, and excellent volume edited by Ivan Boldyrev and Ekaterina Svetlova in which there is indeed a chapter on “The problem with economics: naturalism, critique and performativity” (the actual title is gone from the review). Brisset basically acknowledges the multiplicity of notions of performativity, but wants to preserve a space in which the concept is used in a rigorous way for the study of the relation between the social sciences and social reality (something The Provoked Economy explicitly does not). But then, the most surreal confusion emerges. After having successfully found in Latourian pasteurization the key to the particular blend of pragmaticism that of The Provoked Economy aims at cultivating, Brisset affirms: “Muniesa traces this idea back to Baudrillard’s concept of hyperreality”. How can Muniesa be such an idiot? Let’s see. Perhaps for the same reason why he claims that representational techniques (performance indicators, valuation formulas, consumer tests, stock prices or financial contracts) “refer to what they provoke”. But, oh my, “it makes no sense to say that a specific technique “refers” to something”! And at the same time it is seems so “trivial to say that a technique has effects”! How silly this Muniesa is. He should just cut the crap and and “re-read” Aristotle instead.

 

Stranded Review

Discovered this week (but actually published in 2015) another review of The Provoked Economy: long, thorough and detailed, authored by Bruno Ambroise, a specialist on Austin, speech acts and the pragmatics of language, but alas controlled by the author’s will to find in these pages an instance of his specialty. He rightly complains about the fact that the book does not care about that. “Who cares about Austin” could indeed have been a fair subtitle for a book that, yes, has the P word in it but that certainly does not abide by Austinian rules and certainly does not use the word as a concept (Ambroise does not want to engage with the concepts that are actually proposed in the book, which are certainly located elsewhere). Ambroise suggests that it is wrong to collapse language into technologies, things into signs, but, as it is clear from page one, that is unfortunately not a conceptual error but the exact purpose of the book. Too bad! But it is therefore quite understandable, as Ambroise signals, that the empirical investigations at the core of the book do just that.