Crise : questions d’usage

Les réponses complètes de Fabian Muniesa aux questions posées par le journaliste pour un dossier de l’hebdomadaire “Le 1” (19 septembre 2018) :

Pourquoi la crise a-t-elle éclaté il y a dix ans ? Quelles en ont été les principales causes nationales (américaines) et internationales ?

La question est éminemment sociologique. La crise de 2008 était le résultat de la diffusion d’une série de pratiques financières qui correspondaient, en même temps, à un modèle de société. Une culture nord-américaine de l’accès à la propriété et de l’endettement, avec des marchands de crédit n’hésitant pas à proposer des prêts qui risquaient de ne pas être remboursés, encouragés comme il l’étaient par des établissements financiers capables de couvrir ces risques en les redistribuant à leur tour dans des produits d’investissement sécurisés, produits qui étaient, du coup, achetés par des institutions bancaires un peu partout dans le monde pour assurer une rentabilité convenable à leurs clients. On insiste souvent sur la dimension vicieuse, voire criminelle, du système qui a provoqué la crise. Mais celle-ci était en réalité aussi causée, principalement, par ce que la finance propose de plus vertueux : des produits qui assurent à l’investisseur des rentabilités fiables, faibles si le risque pris est modéré, élevées si le risque est important, les investisseurs dits sophistiqués acceptant les risques car ils savent, étant en fait des banquiers, comment les couvrir et les transformer en profit. La crise ne s’est jamais présentée comme une véritable rupture de ce système. Elle a plutôt été décodée dans les termes propres à cette manière financière de voir les choses : c’est-à-dire en termes d’investisseurs ayant perdu confiance en raison d’une appréciation temporairement erronée de la vraie valeur des actifs financiers, et de banquiers n’ayant pas suffisamment de fonds sécurisés pour faire face aux aléas.

Quels ont été ses principaux effets aux États-Unis et dans le reste du monde ?

Les établissements financiers ayant entré dans ce jeu se sont retrouvés en difficulté. Certains ont fait faillite, la plupart ont été aidés par des gouvernements sensibilisés au caractère soi-disant vital pour l’économie de ces établissements. Difficultés aussi, bien sûr, mais pas de la même nature, pour les ménages endettés qui, notamment aux États-Unis et dans certains pays d’Europe, se sont retrouvés dans des situations de précarité alarmante. Les clients institutionnels de ces établissements se sont également retrouvés en difficulté, certains étant des institutions publiques, comme des municipalités. La crise s’est ensuite déplacée vers ce qu’on a appelé parfois crise de la dette souveraine, notamment en Europe, avec l’exigence pour les états de développer des politiques d’austérité pour redevenir attractifs aux yeux des investisseurs. L’effet principal de tout cela a été le développement, notamment aux États-Unis et en Europe, d’un climat de contestation sociale et de confiscation politique.

Quelles principales mesures ont été prises pour conjurer cette crise ? Quelle a été l’efficacité des mesures prises par l’administration Obama ? Et celles prises au niveau du G7 et des Européens ? Dix ans plus tard, les « garde-fous » mis en place après la crise fonctionnent-ils ?

Les mesures prises par les états et les organismes de régulation bancaire ont été orientées, dans une très large mesure, par une vision proprement financière du monde. Il s’est agi notamment, d’une part, de rassurer les investisseurs, comme on dit dans ces milieux, en veillant à une meilleure qualité de l’information sur les marchés et une meilleure lisibilité des risques, puis, d’autre part, de protéger les banques, en vérifiant la solidité de leurs fonds et en s’assurant qu’elles ne se mettent pas trop en danger. Cela peut éventuellement marcher pour maîtriser une crise, dans le sens de prévenir ou tempérer une mise en difficulté des banques. Mais cela n’a certainement rien d’une mise en question du pouvoir de la finance.

Beaucoup de gens ont le sentiment que « malgré la crise, rien n’a changé dans la finance », fondamentalement, depuis dix ans. Ce sentiment est-il justifié ? En termes de régulation, y a-t-il eu des manquements importants dans les mesures prises il y a dix ans par les grandes instances internationales (Etats, organisations économiques) ?

Les gens ont ce sentiment parce qu’ils ne sont pas bêtes. Ce sentiment montre bien, en plus, que le problème ce n’est pas la crise : c’est la finance, même quand elle n’est pas en crise. Mais il n’existe malheureusement pas un discours socialement clair et politiquement audible permettant effectivement de transformer ce sentiment en quelque chose de positif.  Il ne peut se réfugier que dans des discours politiques qui, entre criminaliser les élites aisées, élever des remparts autour d’un capital national, ou fomenter un entrepreneuriat progressiste et solidaire, laissent le cœur du paradigme financier intact. La crise aurait pu être l’occasion d’imaginer des formes différentes d’organisation de la distribution de l’argent dans la société : banque publique de dépôt, contrôle démocratique du crédit, développement d’une monnaie fiscale, bref, autre chose que l’antienne de la restauration de la confiance des investisseurs.

Cette crise peut-elle se reproduire ? Si oui pourquoi et à quelles conditions ?

Oui, une crise comme celle de 2008 peut très bien se reproduire. Les chaînes qui connectent plusieurs points sensibles du complexe financier sont toujours là. Et le paradigme qui justifie le fonctionnement de ce complexe, aussi. Mais il faut aussi s’interroger sur ce qui ne va pas quand ce complexe est censé aller bien, sans crise. D’immenses banques d’investissements, auxquelles revient presque entièrement la tâche de distribuer l’argent dans la société, le font en fonction de critères de rentabilité et de sécurité qui apparaissent comme étant tout à fait légitimes. Acheter des produits financiers basés sur des créances hypothécaires, permettant donc aux populations modestes de la première économie du monde d’accéder à la propriété immobilière, était ainsi jugé, avant comme après 2008, plus sûr et intéressant que, par exemple, investir dans les infrastructures d’un pays ravagé par une guerre civile, ou financer la dette d’un état qui souhaite développer le service publique : bien peu rassurant pour les investisseurs, à moins que le risque soit compensé par une forte rentabilité. C’est un problème, non ?

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